Réponses à des questions de Eloïm Feria et Françoise Vincent - 20/12/08

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Jean-Paul Thibeau Réponses à des questions de Eloïm Feria et Françoise Vincent - 20/12/08

Question : Jean-Paul ayant participé à deux séances - expériences des Protocoles Meta nous avons pu comprendre et ressentir le besoin de l’art de se maintenir dans la transdisciplinarité voire l’indisciplinarité. Aujourd’hui cette "méthode", cette expérience apparait indispensable, capitale, dans les études sur l’art et l’écologie nouvelle. Peux-tu nous en parler ?

Réponse : Oui il s’agit bien d’une méthode et d’une expérience, j’ignore si c’est indispensable, mais je sais que cela est utile pour sortir des niaiseries et des formules éculées de l’art contemporain qui sont habituellement diffusées et largement exposées. •Je crois qu’avec les P-M cela va au-delà des disciplines que cela soit sous la forme
transdisciplinaire (traversant les divers champs) ou indisciplinaire (ne respectant aucun champ disciplinaire), cela développerait plutôt une méta-discipline, une réouverture de ce qui fonde les séparations, les expertises, les spécialités… Une manière non pas de mélanger, de faire du sample, du branchement, mais plutôt de créer un interstice , un espace-temps pendant lequel les questions, les choses, les activités, sont « déposées », observées sous les angles les plus divers et incongrus. Un ralentissement méthodique se produit et une suspension de l’idée de « rentabilité/utilité/productivité » opère et permet à chacun, petit à petit, de découvrir le décors, le théâtre théorique et pratique duquel il est habituellement acteur…Comme le dit très bien Jean-Pierre Cometti, il ne s’agit pas d’une démarche négative, mais soustractive… En ne se donnant pas de but final à accomplir, nous pouvons émanciper notre regard d’une fin, et pouvons nous immerger dans l’ici et le maintenant des activités intellectuelles, sensibles ou physiques que nous mettons en place au fur et à mesure que ce déroule une session protocoles méta. Une session s’appuie au départ sur un protocole simple : rencontre/indétermination/improvisation… Un objet ou un thème peut-être choisi comme un embrayeur, un moyen, un prétexte pour ouvrir la session, mais ce sont les participants (avec leur hétérogénéité) qui vont, bord à bord, échange après
échange, déterminer le flux, la force, la forme de la session.
Les Protocoles méta ont été conçu pour ré-explorer l’ « usage de l’art » en le posant comme un élément indéniable de l’écologie mentale et subjective humaine, mais qui doit trouver un vrai régime d’expression. L’art fait partie d’un écosystème, mais n’est pas au-dessus de ce système, exactement comme l’écologie n’a pas à être en surplomb des autres disciplines. L’un et l’autre, comme n’importe quelle discipline au monde permettent d’articuler des mondes, des désirs, des forces, des singularités comme des multitudes. Et du jeu de ces articulations avec leur complexité, leur conflit, leur attirance nait du possible et parfois du tout autre, de l’altérité… Il faut accepter ces entrelacs d’articulations aléatoires, ces coproductions conditionnées où nul n’est maître, ni esclave !
Accueillir cette coproduction d’intelligences, de temps, et de faits, c’est élargir le sujet, c’est augmenté son soi, et devenir ainsi méta-sujet (un métamorphe), c’est peut-être devenir un sujet social, méta-monde dans le monde ?

Question : Le "travail ensemble" s'est renforcé lors de notre expérience en mer de Weddel et en Antarctique en 2004, depuis nous nous sommes penchés sur cette étude ce qui nous mène à rassembler des énergies, à nous introduire sur d'autres champs de recherche, et à faire appel à des chercheurs d'autres disciplines. Peux-tu nous parler ce que nous appelons en art aujourd'hui les "pratiques collaboratives »?

Réponse : En ce qui concerne les « pratiques collaboratives », en art, je dirais modestement en ce qui me concerne, que c’est depuis les années 70 que j’ai ressenti le besoin de faire des va et viens entre pratique personnelle et pratique collective – disons que cela est devenu connaturel : ce que je vis et apprends par les expériences collectives d’expérimentation me nourris personnellement, et ce que je vis et apprends par ma pratique individuelle appel le partage. Puis à partir de 1990 j’ai commencé à enseigner en école d’art: avec le temps, j’ai appris à transférer ce que j’ai “ appris ” de mes recherches et de ma pratique d’artiste (solitaire ou
coopérative) dans l’enseignement – et vis versa : j’exposai ma pratique aux conséquences que je tirais de mes enseignements. A mes yeux, ces trois activités : artiste, chercheur, enseignant, entretiennent donc des rapports totalement complémentaires.
Ce passage naturel du rôle d’enseignant, à celui de chercheur, à celui d’artiste, à celui d’homme tout court, produit des combinaisons, des connexions qui facilitent, fluidifient les activités et les réflexions en commun, avec d’autres personnes. Cela produit une sorte d’amitié attractive entre différents « corps » et « idées ». Donc en ce qui me concerne cela va de soi que nous avons tous intérêts à explorer le maximum de formes de pratiques collaboratives (entre autre cela donne le goût d’expérimenter d’autres rapports sociaux).
Les pratiques collaboratives actuelles en art sont très variées et forme un réseau, un maillage incroyable de ressources, d’intelligences, de compétences, de forces, et de résistance à l’homogénéisation, à la standardisation, à la misère du libéralisme capitalistique… D’ailleurs qui peut dire aujourd’hui qu’il travaille seul, sans réseau, sans collaboration ? Qui ?
Les pratiques collaboratives en art sont la seule alternative écologique apte à revivifier le monde fossiliser de l’art contemporain et à lui donner une forme plus anthropologique et moins asservis au fondamentalisme de l’économie rationnelle.
Notre richesse, notre puissance c’est notre capacité à nous associer, à coopérer, à coproduire non pas un monde, mais un mode de vie, un flux de déplacement dans l’esprit et la matière de ce que nous souhaitons devenir : des êtres émancipés de toute peur! Prêt à voler ! Ah le bel essaim !!!

Question : Comment ces "pratiques collaboratives » sont véhiculées dans ton enseignement à l’Ecole supérieure d’Art d’Aix-en-Provence?

Réponse : Comme je le disais plus haut les trois activités : artiste, chercheur, enseignant, entretiennent des rapports totalement complémentaires. Je traduis cela sous la forme d’un méta-enseignement qui peut donner lieu à un méta-atelier ou à de simples sessions d’expérimentation méta. Le méta-enseignement découle de cette logique. Il est lieu et temps de partage à partir de questionnements synchroniques entre statut de l’artiste, activité, mais aussi moyen de production et mode de diffusion...
Et ceci à partir d’expériences concrètes menées tant au sein de l’école que dans d’autres contextes, afin d’aider les étudiants à comprendre que le champ de l’art et de la culture ne sont pas «ce que l’on croit » mais bien ce que l’on en fait (et pour y agir, voire pour en modifier le jeu il faut en connaître les règles) et cela relève
d’une éthique, d’un art de faire, d’un «art de vivre».
Méta-enseignements: oui des temps et des lieux, des thématiques, des objets investis au regard et à l’échelle du réel. Il s’agit d’enseignements et d’expérimentations partagés, coproduits par des enseignants chercheurs et des étudiants après que le dispositif proposé ait été discuté et accepté comme base de travail, de recherches... Tout individu, au sein de ce module, est responsable vis-àvis
de soi et des autres...